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jeudi 19 août 2010

Bill Millin est mort

Un piper de légende est mort. Bill Millin, 88 ans, était le joueur personnel de Lord Lovat, patron de la 1ère brigade spéciale, qui débarqua à Sword Beach, le 6 juin 1944. Cette brigade comprenait le 4 commando, parmi lesquels les 177 de Philippe Kieffer.
Déjà très affaibli, il avait tenu à assister aux commémorations du 66e anniversaire du débarquement, sur le pont de Ranville. C'est là que l'avait popularisé le film "the longest day" (le jour le plus long : c'est le son de sa cornemuse qui annonça aux paras du major Howard l'arrivée des renforts.

vendredi 14 août 2009

A l'assaut des canons du Cap Nègre

22 heures, le 14 août 1944. Les commandos d'Afrique montent dans leurs LCA. Presque trois heures de mer avant de rejoindre leur objectif : le Cap Nègre, où les Allemands ont disposé trois canons de 155 mm -en fait deux, au final- qui battent les plages où l'opération Dragoon va débarquer, dans quelques heures, des milliers de soldats, principalement américains, pour ouvrir un deuxième front en France. Tout le monde connaît la Pointe du Hoc, mais jusqu'il y a peu, le Cap Nègre n'était pas passé à la postérité. Le Cap Nègre n'a rien à lui envier : 100 mètres de falaise, des nids de mitrailleuses, et des lance-flammes automatiques.
La quasi-totalité du commando, soit 700 hommes, est mobilisée en avant-garde pour une série d'actions, et c'est le 1er commando du capitaine Paul Ducournau (1) quelques uns ont été chargés de prendre la batterie.
C'est une vedette canadienne qui indique le cap des LCA : elle se trompe de deux degrés, qui vont metre une pagaille incommensurable sur les plages.
Le commando français Marcel Rigaud, un capitaine (2), et l'enseigne de vaisseau Johnson, de la Royal Navy sont les premiers à débarquer, pour guider depuis la côte la flottille de LCA.
Rigaud, secoué de quintes intempestives, a été retenu car connaissant le mieux l'endroit : avant-guerre, il y passait ses... vacances. Il touche Le Rayol (Var), à 00h30, après avoir compris l'erreur de navigation induite par les Canadiens.
Le capitaine Paul Ducournau (2) et 34 hommes vont prendre le Cap Nègre. C'est un membre du club alpin d'Alger, le sergent Daboussy, qui ouvre la voie d'une ascension verticale de 100 mètres sur la falaise. A 1h45, au prix d'un bref combat, le Cap Nègre est pris. Ducournau enregistre deux blessés seulement.
Le premier mort du débarquement de Provence est tombé à quelques centaines de mètres de là : le sergent Noël Texier est mort d'une balle allemande, alors qu'il tentait de progresser par le chemin des douaniers qui ceinture le cap Nègre. Il devait normalement débarquer sur la plage du Rayol.
Quelques rappels historiques brefs ne sont pas inutiles pour situer le groupe des commandos d'Afrique, créé par le Lieutenant-colonel Bouvet, nom de code "Soleil", ancien du corps franc d'Afrique (CFA), premier à entrer dans Bizerte. Une partie du CFA alimentera le régiment de marche du Tchad qui constituera le fer de lance de la 2e DB. L'autre sera formé en commando par Bouvet, et s'attaquera à l'Ile d'Elbe, avant le débarquement de Provence. C'est l'un de ses hommes qui permettra d'obtenir un renseignement précieux, en opérant plusieurs semaines dans l'île italienne. Les commandos seront ensuite en pointe sur les combats autour de Belfort, en décembre 1944, avant de devenir 3e groupement de choc.
Pour saisir l'épopoée des ces combattants peu conformes, je recommande la lecture de l'ouvrage de Commandos d'Afrique, de l'Ile d'Elbe au Danube, de Patrick de Gmeline (Presses de la Cité, 1980) à qui l'on doit un ouvrage plus récent sur Tom Morel, le héros des Glières, et vraisemblablement, un autre sur l'engagement du 27e BCA en Kapisa.
(1) Lieutenant en 1939 au 15e tirailleurs algériens, Paul Ducournau fut promu commandant du 3e groupement de bataillons de Choc, en septembrre 1945, et devint numéro deux du 1er régiment d'infanterie de choc aéroportée (RICAP) puis le para émérité qu'on connaît au 3e BPC, avant de commander notamment la 25e DAP, en Algérie. Il est mort en 1985.
(2) Marcel Rigaud est directeur chez Hispano-Suiza, avant-guerre, et était un vétéran de 14-18, évadé de France en 1942.

mercredi 10 juin 2009

Le 8 saute sur Sainte-Mère-Eglise

Des paras du 8e RPIMa et de l'US Army ont sauté, le 7 juin, sur Sainte-Mère Eglise (Manche) pour commémorer le saut historique des 5 et 6 juin 1944. Certains chanceux ont pu, comme le montre ce cliché de l'adjudant-chef Salles, du "8", sauter d'un C-47 Dakota d'époque.
Plusieurs paras ont été blessés, dont deux Français, sans gravité ; un Américain a par contre été plus sérieusement blessé.

dimanche 7 juin 2009

DDAY : la fin des commémorations des 65 ans

Les commémorations du 65e anniversaire du débarquement se terminaient aujourd'hui par un saut de paras sur la Normandie, qui a généré quelques blessés, à la réception au sol. On en saura peut-être plus demain.
Pour rester sur une note positive, cette photo de la cérémonie de Colleville, le porte-drapeau français, un para du 1er RPIMa, fermant la marche (Courtesy of US Army).

Pour consulter les 25 articles que nous y avons consacré :
http://lemamouth.blogspot.com/search/label/65%20ans%20du%20d%C3%A9barquement
Le musée des commandos de Lorient propose aussi sa couverture des commémorations, ici :
http://musee.fusco.lorient.free.fr/Museeactualitejuin2009.htm

Les paras US toujours alertes

Les vétérans de la Easy Company étaient toujours d'attaque, ce 6 juin, pour rejoindre leur drop zone : sept survivants du 2nd batallion / 506th Parachute Infantry Regiment (PIR), popularisé par une célèbre (et émouvante) série diffusée par France 2 en 2004 : Band of Brothers. Au centre, le lieutenant Reed Petfray, et son petit-fils, Alex Gaborit, 7 ans, à Saint-Mère Eglise, samedi. Petfray, de la Charlie Company était un des pathfinders (chargés de baliser les zones de saut, leur rôle fut essentiel) du 502nd PIR, et à ce titre, un des premiers paras alliés à toucher le sol français, le 5 juin. Il habite aujourd'hui à Toccoa (Georgie), là où les paras étaient entraînés pendant la guerre. Plus bas, deux vétérans du 3/502 PIR, Arthur Petersen et Robert Herrot, à Carentan. En bas, Howard Huebner, vétéran de la Charlie Company du 507th PIR, photographié à Gourbesville, le 4 juin. Dernier cliché : Bob Bearden de la H Company du 507th PIR, qui termina la guerre dans un camp de prisonniers. (crédits : US EUCOM).

samedi 6 juin 2009

5-juin multigénérationnel






Voici encore quelques photos (crédit : JMT) d'un 5-juin ensoleillé, cela semble plus compromis pour aujourd'hui. La météo ayant décidé de commémorer à sa façon les "65", et de refiler le même temps qu'en 1944, avec des nuages, et une pluie fine... Successivement on trouve des clichés pris à Saint-Aubin d'Arquigny (deux premières) puis à Benouville, devant le café Gondrée. Les trois dernières ont été prises à Ranville, au cimetière militaire.
A nouveau bon 6-juin et rendez-vous dans quelques heures, passée la trêve que je me suis imposée dans la "vie réelle", avec l'actualité du moment : les renforts afghans (pardon, les permutations), le nouveau ministre de la Défense (britannique) et la loi de programmation militaire, en on.

Les vétérans, pour mémoire

Peut-on se donner bonne conscience en faisant uniquement une grosse commémoration le 6 juin les années rondes ? Y aurait-il eu un tel débarquement… médiatique si Obama n’était pas venu, mais que la Reine était venue as usual ? Est-ce normal que l’écolier français moyen en sache plus sur la conquête des grottes par l’australopithèque que sur la libération de son propre pays ? Vaut-il mieux aller en classe de neige(1) qu’en classe de mémoire en Normandie, dans le Vercors, en Provence ? Ces « classes de mémoire » existent-elles, d’ailleurs ?

A vrai dire, je n’ai aucune réponse intelligente à livrer, en tout cas pas une seule réponse qui ne soit pas source immédiate d’une vive polémique. Je regrette juste qu’on ne pose pas ces questions.

Un élève retient mieux les choses qu’il voit en vrai que celles qu’il voit au tableau, ce n’est pas faire injure aux professeurs que de l’écrire. Je pense que les professeurs d’histoire ne devraient pas voir d’un mauvais œil des « classes de mémoire ».

En 2004, un vétéran était réduit à un état de clochardisation, on avait « perdu sa trace » comme on dit…On dit souvent qu’on mesure l’état d’évolution d’un pays à la façon dont il considère ses anciens…

Est-ce parce que je suis allé à l’école pendant plusieurs années en passant par la rue des déports résistants, ou la place des 50 otages ? Ou parce qu’un bus a emmené, en 1984, l’élève Tanguy à Omaha Beach (où on l’a d’ailleurs brièvement perdu…). Ou qu’un Hercules m’a fait remonter le temps, comme quelques journalistes, des vétérans, et des commandos, à Achnacarry (Ecosse), en 2004 ?

On a la vie qu’on a choisi ou pas, on a aussi le droit de ne pas refuser de l’enrichir. C'est même, à mon sens, l'objet moral de l'école : fabriquer des citoyens. La transmission du passé proche est peut-être plus primordiale que les périodes reculées .

Ces vétérans ont un vocabulaire anti-déprime, hélàs non remboursé par la sécurité sociale… Hier, René Rossey me racontait, par exemple, ce qui le motivait, à l’époque : « on était gonflés à bloc, parce qu’on n’avait rien, pas d’enfants, pas de biens, rien. Et quelques livres sterling par mois (rires). C’est ce qui fait que quand on a dû y retourner, en Hollande, on était gonflés comme en Normandie, même si on pouvait y rester, comme en Normandie. On a fait notre boulot, c’est tout ».

Qu’on le veuille ou pas, ces vétérans font encore partie de notre vie. Il n’est jamais trop tard pour les écouter. Ceux de Kieffer étaient 177 le 6 juin 1944, encore une trentaine en 2004, moitié moins hier.

Vos éventuelles réactions sur mon mail tanguy_press @ yahoo.fr (les espaces avant et après le @ sont à supprimer, c’est pour éviter d’être spamé…)

(1) Je règle ici un vieux compte avec les sapins que j’ai embrassés à plusieurs reprises sur des skis. Mais je crois aussi à la bonne idée que des enfants qui ne sont jamais allés à la neige puissent le faire si leurs parents n’en n’ont pas les moyens. Il faudrait pouvoir faire les deux.

Notre photo : les commandos de la 1st special service brigade, comprenant le 4 commando franco-britannique débarquent à Ouistreham, le 6 juin 1944. (crédit Imperial War Museum, crown copyright)

Ils sont montés à l’assaut de Léon

Impossible hier de trouver, à 17 heures, un planche-commémorative que les PTT ont édité à la mémoire des commandos de Ouistreham. Dans le centre de la commune, les quelque 500 pièces philatéliques sont parties en un claquement de doigt, générant des réactions excédées des acheteurs potentiels venus trop tard. Les PTT ont pris les commandes…

Notre photo : ce timbre commémoratif est à l’effigie du Léon Gautier des années quarante, en tenue de marin. (crédit JMT)

vendredi 5 juin 2009

5-juin multigénérationnel (5 et fin)





Voici, pour terminer cette évocation un peu rapide de cette journée très dense, quelques photos d'ambiance, sans légende (crédits JMT). J'en rajouterai d'autres demain... Bon 6-juin à tous et toutes, et particulièrement à nos vétérans.

5-juin multigénérationnel (4)

A Ranville, l'émotion est à son comble. Le cimetière militaire comprend cinq tombes françaises, sur un total de 2.563, dont 2.152 Britanniques. Parmi ces cinq morts au combat, on trouve quatre commandos : Vinat, Laot, Fourer, Croizer (1). Lucien Fourer, on vous l'a dit, sera à l'honneur demain 6 juin, puisque son nom a été adopté pour baptiser le cours de 28 commandos marine qui viennent d'achever leur formation. Ils recevront leur béret vert ce samedi des vétérans français et britanniques.
"En recevant leur béret ainsi, ils s'en souviendront toute leur vie, et dans les moments difficiles, cela contribuera à leur donner envie de se dépasser" explique un commando.
"J'ai besoin de revenir"
La cérémonie a été éprouvante pour la mémoire des vétérans. René Rossey raconte à une confrère de France Culture : "je reviens ici parce que j'ai besoin de revenir. Je reviens chaque année, même si je sors de maladie. Je viens en voiture, par l'autoroute, et quand je vois la pancarte Dozulé, le film revient. Et quand je viens ici (à Ranville NDLR), c'est encore pire, parce que les jours que nous avons passé, entre le 6 et le 10, ont été durs. Mais on a fait notre boulot, c'est tout". Humilité, humilité, encore humilité...
"Sans les Anglais, rien n'aurait été fait, rien, on leur doit énormément ! assène quand même le vétéran, répondant à la confrère qui l'interroge sur l'absence de la Reine aux commémorations.
"On ne peut pas oublier ce qui s'est passé ici il y a 65 ans, il faut rester vigilants, la paix est fragile" conclut Jean-Luc Adelaïde, le maire de Ranville.

Nos photos (crédit JMT) : en haut, un commando marine se recueille dans le cimetière militaire de Ranville. Au centre : le drapeau des commandos français, face aux sépultures de Vinat, Laot, Fourer et Croizer. En bas : René Rossey.




(1) ces sépultures sont situées à gauche, devant le carré allemand.

5-juin multigénérationnel (3)

A Bénouville, les vétérans et commandos ont rejoint le café Gondrée, ainsi que la propriétaire des lieux. Un vétéran néerlandais de la Troop 2 du X Commando (interallié) est là, entouré par ses successeurs ; les Britanniques du 3 Commando se sont encore étoffés : le petit enclos a du mal à accueillir tout le monde.
Léon Gautier rappelle à l'assistance le rôle qu'a tenu le café Gondrée, accueillant les blessés anglais, puis ceux des Français du 4 Commando. "Les blessés étaient sur les tables, le comptoir" se souvient-il, en poursuivant : cette maison est très respectable, elle nous appartient de coeur".
Un vétéran britannique s'écroule, les commandos marine, leur médecin en tête, le prennent en charge. Et comme de coutume, Madame Gondrée reçoit chez elle les vétérans.
Sur le pont conquis par le major Howard et ses paras, une foule bigarée évolue en permanence. Militaires d'actives, beaucoup de descendants des Red Devils évidemment. Des jeunes en tenue d'époque, dont une escouade aux couleurs du 4 Commando.
Et, à quelques mètres de là où les trois planeurs de John Howard atterrirent, commandos, fusiliers et scolaires rechargent leurs batteries, avant d'attaquer la grande côte qui doit les mener à Ranville. Là où on domine tout.

Notre photo : Léon Gautier accueille son homologue britannique devant son hôte, madame Gondrée. (crédit JMT).

5-juin multigénérationnel (2)

De La Brèche à Saint Aubin d'Arquigny, l'assistance s'est encore étoffée. Des scolaires, encore, des adultes, le tout traversant le bocage à pied par des chemins de traverse, les mêmes que les commandos de Kieffer avaient emprunté, le 6 juin 1944, après avoir réduit les Allemands, à Ouistreham.
Déjà, les jeunes réucupèrent du rens chez les fusiliers et les commandos qui les accompagnent. Parcours de recrutement, type d'opérations, une tête blonde est en train de tirer les vers du nez à ses aînés, trop contents de trouver un public curieux.
La dernière classe à arriver à la pause refuse la pause, pour ne pas mettre la cérémonie de Saint Aubin en retard. Sans doute pour compenser, quelques jeunes attaquent leur fond de sac, et se refont une santé à coups de pompot (pour ceux qui n'ont pas d'enfants, il s'agit de compote en gourde...)
A Saint Aubin, sur une placette, le biniou du bagad de Lann Bihoué vient faire taire une tondeuse qui jouait les trouble-fêtes. Un vétéran rejoint le groupe, le truculent René Rossey, le plus jeune des commandos du 6-juin, qui avait menti sur son âge pour être incorporé. Il me rappelle qu'il fêtera ses 18 ans le 30 août 1944, la campagne de Normandie quasiment terminée.
René Rossey a du bagout, et ne s'arrête jamais de méditer tout haut, tout en rigolant perpétuellement de ses origines pied-noir. Le plus jeune, c'est aussi un des piliers des quinze derniers commandos à avoir traversé les ans comme on le lira plus loin.
"Entre commandos, on est comme des frères" explique Jean Masson à un confrère journaliste.

Notre photo : les commandos et collégiens progressent vers Saint-Aubin d'Arquigny (crédit JMT).

5-juin multigénérationnel (1)

Les plus avisés l'avaient déjà compris, j'ai passé mon 5-juin en zone anglaise (Sword) avec les vétérans commandos français de 1944, leur successeurs d'aujourd'hui, et plusieurs centaines de scolaires, qui se sont succédé, toute la journée, pour les entourer dans un parcours de mémoire.
Dès 8h10, un beaching de trois Futura rappelait le débarquement des 176 commandos français de Philippe Kieffer, le 6 juin 1944, au lieu-dit La Brèche, à Colleville Montgomery. Un aboutissement pour les fusiliers marins, qui achevaient là un raid de plusieurs jours accompli à douze embarcations, au départ de Lorient.
Téméraires, les élèves du collège Saint-Sulpice avaient déjà rejoint les vétérans, se faisant photographier avec les vétérans Léon Gautier et Jean Masson, bientôt rejoints par Jean Morel et le franco-irlandais Paul Terris, qui fut le dernier à intégrer le commando Kieffer, en 1944. Un trio du 3 Commando (Britannique) se joint à la cérémonie : Fred Walker, Jim Clinton et Roy Capman n'ont rien à envier à nos Kieffer Boys, question enthousiasme. (Walker voit même en moi une réplique d'Eric Cantona, c'est dire...)
Déjà les vétérans font dans l'autodérision, raillant leur absence de mobilité due à l'âge.
Un premier God Save the Queen, entonné par les enfants, est suivie par une Marseillaise, reprise par tout le monde, Anglais compris.
"Ni Breton ni Normand"
Jean Morel , le Malouin de 86 ans ("il n'est ni Breton, ni Normand, rigole son ami Léon Gautier, il est Malouin") raconte son 6-juin : "Ma barge s'est fait tirer dessus, il a fallu que la (barge, ndlr) 527 vienne nous tirer d'affaire..." "On avait quitté la Normandie ensemble avec Jean, on est revenus ensemble, enchaîne Léon Gautier. On était en 1940 sur le Courbet, le dernier navire à avoir envoyé des coups de canons aux Allemands !"
Quand je lui demande ce qu'il voudrait que les enfants retiennent de leur journée, voilà ce que Jean Morel me répond : "la vigilance, qu'il ne faut pas s'arrêter de réfléchir, et qu'ils ne laissent jamais revenir des gens comme Hitler !".

Notre photo : de gauche à droite, les Français Morel et Masson, puis les Britanniques Walker et Clinton (crédit JMT). Dès l'entame de la première cérémonie, l'émotion est là chez les vétérans, ravis, aussi, de voir des militaires d'active mêlés aux enfants, une façon, pour eux, de voir leur mémoire, et celle de leurs frères d'armes déjà disparus, pérennisée.

Léon, il y a 65 ans...

Le 6 juin de Léon Gautier, en 1944 (1).

"Lorsque l'on nous a regroupés dans le camp de Bixhill, on nous montré des plans avec des noms de code. Les Havrais qui étaient parmi nous n'ont eu aucun mal à reconnaître l'Orne et le Canal de Caen. Nos officiers nous ont demandé de ne pas communiquer cette information à nos camarades britanniques. De toute façon, nous étions parqués dans un camp dont il ne faillait sortir sous aucun prétexte car les sentinelles avaient ordre de tirer à vue.

Au début, on devait débarquer le 5, mais cela a été annulé du fait d'une très grosse tempête, et reporté de 24 heures. Dès le 4 juin, nous avons eu une réunion, un briefing comme on disait à l'époque, avec Lord Lovat, qui commandait tous les commandos, réunis au sein de la 1ère brigade spéciale. Il a terminé son discours en français : 'demain, vous les Français, les boches on les aura !"

L'après-midi du 5, on a quitté ce camp pour embarquer sur les barges, à Warsach. On a laissé toutes nos affaires personnelles dans un sac qui devait, nous disait-on, partir pour l'amirauté. On devait le retrouver après les combats : moi, il a été égaré, et j'ai perdu toutes mes photos personnelles.

J'ai embarqué sur la barge n°523, et on a appareillé en fin d'après-midi, vers 17h, 17h30. Puis on a rejoint l'armada au sud de l'lle de Wight : le couloir qui en partait s'appelait Picadilly Circus (NDLR, en comparaison avec la célèbre artère éponyme, à Londres).

Quand on voit cette armada, on se dit que l'on ne peut pas perdre. Jusqu'alors, il n'y avait pas eu trop de remous. A 22h30, on est entrés dans la Manche à proprement parler. La mer n'était pas calmée depuis la tempête de la veille. J'ai réussi à dormir un peu, mon havresac, toujours sur mon dos, me servant en quelque sorte d'oreiller.

Vers 5h30, nous sommes arrivés en vue des côtes françaises. Le jour venait de se lever. On a vérifié nos armes, nos grenades, après être montés sur le pont supérieur.

Puis l'artillerie allemande a commencé à tirer, autour de ma barge. Elle n'a pas eu de dégâts. Puis on débarque. On voit des soldats alliés la face complètement noire. Contrairement à ce qu'on pourrait penser, ce n'était pas du noir de fumée, mais des projections de vase consécutives au tir des canons.

Si on appréhendait tous un peu avant de débarquer, une fois que l'on est sur la plage, on oublie tout. L'entraînement, très difficile, les réflexes, la nécessité de la mission prennent le pas sur tout le reste. D'autant qu'on était habitués à l'entraînement à entendre de vraies balles siffler autour de nous. Il n'y aurait pas eu autant d'explosion d'obus, on se serait vraiment cru sur un de nos exercices.

On est contents, quand même, de fouler à nouveau le sol de France, que j'avais quitté, moi, en 1940.

La barge 527 a été touché par un obus, sans doute de 50 ou de 75 mm.

La troop 8 dont j'étais a débarqué précisément à Colleville-Montgomery, puis a progressé vers l'ouest, vers Ouistreham, pour prendre les allemands à revers, et ne pas subir le feu frontal des armes automatiques et des canons. On a d'abord laissé nos havresacs dans une colonie de vacances, puis on a progressé par les dunes jusqu'au centre de la ville.

Là, on a retrouvé la section des "K Gun", et ils nous ont aidé à réduire un blockhaus. Ils étaient allés trop loin, et n'avaient pas obliqué sur la gauche. Heureusement, car sinon, ils seraient tombés sur un point d'appui allemand. Mais cela, on ne l'a su que bien plus tard : il y a 15 ans en ce qui me concerne. Grâce, notamment, aux rapports établis par Hulot, Sareins et Bagot. Ce dernier l’avait pourtant écrit son rapport le 7 juin 1944, le lendemain des faits. Pour l'anecdote, c'était écrit sur... du papier allemand.

J'avais une Tommy Gun, avec chargeurs de 30 cartouches. Le premier a été vidé en une trentaine de secondes.

Chaque équipement, havresac, armes, etc, pesait entre 30 et 40 kg. Tout dépendait des armes qu'on avait. Ce n'était pas simple forcément, quand on a débarqué, d'être très mobiles avec tout ça sur nous. Il y avait une petite dune à monter.

La mère était assez retirée, car il fallait profiter de la marée basse pour ne pas percuter les obstacles posés par les allemands, et évidemment, d'éventuelles mines.

Ensuite, on a progressé dans les terres. On est arrivés au niveau de Pegasus Bridge où on se battait toujours : les allemands étaient toujours à côté du château de Bénouville, à 500 mètres du pont. On a eu quatre blessés, soignés dans le café Gendrée. Derrien, un Breton du Havre, en faisait partie. Il est venu ensuite tous les 6 juin remercier la famille de l'avoir soigné dans leur café. Roussel et Morel étaient aussi parmi les blessés.

J'ai trouvé la journée du 6 très longue, pas forcément très dure par rapport à ce à quoi on s'attendait, mais vraiment très longue. On a débarqués à 7h20 le matin, et on creusait encore des tranchées à 19 heures. Ensuite, j'ai pu dormir un peu. Mais j'étais de garde, sur le coup de minuit, au bout d'un champ. C'est fou le nombre de choses qu'on entend quand on est à l'écoute du moindre bruit. Des rongeurs, des insectes, même des vaches. Mais pas le moindre allemand, ce soir-là en tout cas. Cette heure-là, en tout cas, je l'ai trouvé interminable.

(1) récit recueilli en 2004 à Spean Bridge et Achnaccary (Ecosse), et Ouistreham (Calvados, France).

Notre photo : Léon Gautier, ce 5 juin 2009, à Saint Aubin d'Arquigny, avec les vétérans du 3 Commando. (crédit JMT)

jeudi 4 juin 2009

60, une veille de 6 juin

60 vétérans français, américains, britanniques (et peut-être canadiens et belges, qui sait) seraient décorés demain après-midi par Hervé Morin aux Invalides. Une manifestation victime de son succès, puisqu'initialement, il n'était question que d'une... dizaine de vétérans.
Par bonheur, la Défense n'a pas été pingre, et leur offre même le voyage, et deux jours en France, ce qui semble le moins pour ceux qui se sont battus pour nous, il y a 65 ans (et pour certains, quelques années encore après). Peut-être une façon aussi de réparer quelques couacs récents en matière de commémoration. En tout état de cause, la Défense a procédé, manifestement, dans des temps records.
Afin de limiter la fatigue, les vétérans seront assis, et un soldat français se tiendra derrière chaque ancien. Les vétérans étrangers bénéficieront d'une traduction simultanée, et d'une série de documents passant sur un grand écran de 60m2, le nombre du jour.
Ce matin, on faisait encore le décompte des présents, avec 48 vétérans assurés d'être dans la cour des Invalides, demain. La population des décorés a grandi tellement vite qu'on était incapable de nous donner ni les noms, ni les biographies de ces hommes, à 16 heures.
Cruelle nouvelle (1), on a appris aussi aujourd'hui la mort, le 31 mai, de Roger Lescure alias Colonel Murat, compagnon de la Libération, à 97 ans. Communiste, il avait été interné à Saint-Martin de Ré, d'où il s'était évadé, avant de prendre des responsabilités dans les FFI.


(1) Une nouvelle qui a troublé le rédacteur du communiqué de presse de la DICOD, au point de se tromper de mois...

mercredi 3 juin 2009

Omaha Jake : un frenchy sur "Omaha la sanglante"

Jacques aura 85 ans ce mois d'août. Avec bonne humeur, il raconte aux scolaires de sa ville son épopée, sans clinquant, sans grands mots. Seulement les siens. C'était un des rares français, sinon le seul, ce 6 juin 1944, sur "Omaha la sanglante". Voici son incroyable histoire, que j'avais recueillie en 2004.

"J'ai rejoint la colonne Leclerc, la future 2e DB, en 1943, en servant dans la deuxième compagnie de génie d'assaut (13 R.G). Le Ltt Leroy était mon commandant de compagnie, j'opérais au sein du groupement "Langlade". Chaque groupement était complètement indépendant, et pouvait attaquer et se défendre seul. Le voyage, par mer, a pris 11 jours, avant de rejoindre Hull, dans le nord de l'Angleterre.

"Là des officiers d'investigation passaient régulièrement, en liaison avec les Américains. On m'a demandé si cela m'intéressait. Paradoxalement, je les ai rejoints parce que je parlais... allemand, et pas du tout l'anglais. J'ai alors intégré un groupe de renseignement militaire constitué d'une trentaine de juifs allemands ayant quitté leur pays en 1933, pour les Etats-Unis.

"Puis j’ai subi un entraînement au parachutisme, depuis des tours de 30 à 50 m de haut. Mon régiment, le 18 RI, était commandé par le Colonel Ben Sternberg, notre section de renseignement, par un lieutenant.

"Nous sommes concentrés à Poole, dans le sud de l'Angleterre. Sur le trajet, la vision du territoire est inracontable. Sur 200 km en profondeur dans les terres, ca fourmillait de chars, de blindés, de camions. Et évidemment, de troupes alliées. Tous les 100 m aux abords de la route, il y avait des latrines.

"On embarque sur les navires dans la nuit du 3 au 4, à deux heures du matin. Aucun mal à me souvenir de la mer, vent de force 6 à 7, une grosse tempête. Tout le monde était malade. Les croiseurs français Georges Leygues et Montcalm étaient affectés à notre escorte, puis au bombardement naval des positions allemandes. Moi, j'étais sur un cargo américain, l'USS Jefferson. Mais retour à la case départ, car la météo est vraiment trop mauvaise.

"Finalement, le 6 est le bon jour. Au large, on a mis les barges à l'eau. Tout le monde était trempé, malade. On a tourné en rond pendant des heures. Avant d'arriver à ce qui était notre zone de débarquement, au lieu dit Les Moulins, à cheval sur Saint-Laurent-sur-Mer et Colleville-sur-mer. J'appartenais au 18 régiment d'infanterie de la 1ère division américaine. Elle devait débarquer à Omaha (capitale de l'Etat d'origine d'Omar Bradley, commandant cette zone sous responsabilité américaine), devenue en huit heures Omaha la Sanglante. 3.000 GI avaient été fauchés par les mitrailleuses allemandes.

"Avant de débarquer, on essayait de se motiver car on savait que ce ne serait pas une partie de plaisir. Certains jouaient les Rambo, comme on dirait aujourd’hui. On est vite redescendus sur terre. Tout le monde avait très peur, en voyant la plage, et les premières vagues décimées. Des cadavres flottant dans l'eau, ou baignant dans leur sang, sur la plage. C'est là que le mot courage a pris un sens pour moi. Le courage, c'est avoir peur, même si ca dure un peu. Mais vaincre cette peur, pour éviter la panique, qui sclérose tout.

"Il faut imaginer, quand on sort de cette damnée péniche, on n'a rien, rien, pour échapper aux balles allemandes. Et ca tire de partout. Des barges partent en couille sous les coups des canons à longue portée, car notre artillerie navale portait trop loin. Et ne détruisit pas, en tout cas, les nids de mitrailleuses. Ceux qui nous ont fait mal. Pour les mitrailleurs, qu'on discernait à peine, c'était un véritable festival (un mitrailleur tirera jusqu'à 8.000 coups en huit heures).

"Je ne le cache pas : les premières minutes passées sur le sol français, je les ai passées accroupi derrière un obstacle métallique posé par les allemands, à la demande de Rommel, pour nous empêcher d'approcher trop près. Sur le métal, j'entendais incessamment des ping, le ricochement des balles. J'avais ma carabine M1, avec 17 coups je crois. Mais ce n'est pas ce jour qu'elle a été la plus efficace. Dès qu'on se découvrait un peu, on se faisait tirer dessus. Les Allemands étaient au-dessus de nous, très bien protégés.

"Les barges, emportant des lance roquettes multiples tiraient bien trop derrière les blockhaus, dont les mitrailleuses n'arrêtaient donc pas de nous canarder. Ce jour-là, comme tous ceux qui ont suivis, je n'ai jamais été blessé une seule fois. La chance, ma bonne étoile, je ne sais pas. C'est impensable que je sois passé au travers puisque ca a été un vrai carnage.

"Ce n'est qu'en milieu d'après-midi que l'on a réussi à passer les premières lignes. Les blindés, qui sont arrivés dans la foulée, nous ont bien aidés. La sortie de la plage, il y en avait trois aux Moulins, n'étaient qu'un vague chemin de terre. La section a très vite commencé son travail de renseignement. Parfois, on était en pointe du gros des troupes, parfois en retrait. Quand on tombait sur des Allemands, ou qu'on les faisait nous-mêmes prisonniers, les autres leur tombaient dessus pour savoir de quel village ils étaient, si les Allemands avaient des nouvelles de leurs familles. J'imagine que malheureusement, la plupart de leurs proches avaient été déportés."

mardi 2 juin 2009

6-juin d'exception à Ouistreham

Six vétérans français de 1944, menés par leur président, Léon Gautier, et 12 commandos britanniques seront présents les 5 et 6 juin à Ouistreham pour faire vivre la mémoire du débarquement de 1944. Les commandos, dont aucun n'a moins de 82 ans, commenceront leur périple le 5 juin à 8h15 sur la plage de Montgomery, puis rejoindront Saint-Aubin (10 heures), puis le café Gondrée, à Bénouville (11h30), Ranville (14h15) et enfin Amfreville (15h15). Un nouveau timbre à l'effigie des commandos sera aussi dévoilé, à Ouistreham (17h).
Le lendemain, les vétérans remettront leur béret à 28 commandos marine du cours Fourer.
Lucien Fourer était caporal à la troop 8 du lieutenant Lofi. Engagé en 1938, il rejoint les FNFL en 1942 sous le matricule 10407FN42, puis se porte volontaire pour les commandos, en juin 1943. Il avait été le 99e français breveté commando, selon le décompte effectué par Eric Le Penven et Stéphane Simonnet dans leur riche évocation du 4 Commando (Editions Heimdal).
Lucien Fourer a été fauché le 10 juin dans les furieux combats d'Amfreville, vraisemblablement par un éclat d'obus. Il est tombé "à deux mètres" de celui qui était un des ses camarades de cours, Léon Gautier (brevet n°98). Les Allemands, qui contre-attaquèrent le 10 juin dans la zone ne réussirent jamais à reprendre le village dans lequel s'étaient retranchés pas moins de trois unités de commandos, dont le 4 Commando (français).

A titre posthume, le quartier-maître Lucien Fourer a reçu la croix de guerre avec Etoile de Bronze, et la médaille militaire. Accompagnées de la citation suivante :

« Toujours plein d’entrain et de courage. A participé, avec la première vague d’assaut, sous le plus violent bombardement, à la prise de Ouistreham, puis aux opérations défensives qui suivirent. Tué à l’ennemi, dans sa tranchée, au cours d’une contre attaque allemande, le 10 juin 1944. »

Notre photo : Léon Gautier, lors d'une remise de béret vert, en 2005 (crédit JMT).

lundi 1 juin 2009

Kieffer : un commando, un Commando

Depuis le 6 juin 2008, le nom de Philippe Kieffer, créateur des commandos marine français, est aussi porté par une des six unités de FORFUSCO.
C'est le besoin de bénéficier d'une unité de soutien spécialisé qui a mené à la création de ce Commando, dont, c'est une spécificité, les membres ne sont pas forcément issus de la spécialité fusilier (1). Les effectifs annoncés initialement, d'une trentaine d'opérateurs, sont aujourd'hui légèrement dépassés. Dans le Commando Kieffer, on trouve aussi bien des spécialistes de la guerre électronique, que de la cynotechnique de combat, du déminage et du pilotage des minidrones (2), autant de thèmes sur lesquels FORFUSCO entretenait déjà une intense veille technologique, et disposait déjà de spécialistes.
Lors de l'engagement des forces spéciales à Spin Boldak (Afghanistan), le COS avait noté leurs déficiences dans ces secteurs, et avait dû faire appel à des personnels-ressources, venus, pour la GE, du 54e RT, ou pour la cynotechnie (3), des commandos-parachutistes de l'Air (CPA).
La Marine a été la première à faire l'analyse des conséquences de Spin. Peut-être parce que les deux ALFUSCO successifs sont passés dans la place, et que le premier est aujourd'hui patron du COS, alors que le second garde la maison commando, Lorient.
Aujourd'hui, le commando a participé à toutes les opérations récentes, en soutien direct ou en base arrière. C'est le cas notamment pour la lutte contre la piraterie.

(1) comme pour lui faire écho, le commandement de la force aérienne (CFA) vient de décider d'ouvrir les commandos parachutistes de l'Air (CPA) à des militaires qui ne sont pas issus de la spécialité fusilier commando de l'air.
(2) même si la BFST a aussi formé des pilotes de drones Skylark et DRAC.
(3) le 1er RPIMa a rendu ses chiens de guerre en 2007-2008, l'armée de Terre ayant regroupé tous ses amis à quatre pattes au 132e BCAT.

Pierre, les yeux et les oreilles de Londres

Suite de notre série 65 ans du débarquement avec un nouveau témoignage recueilli en 2004. A nouveau, la vie de ce para pourrait servir de trame à un long métrage, tant Pierre, 23 ans en 1944, a traversé l'histoire militaire de notre pays, sans faire de concession à sa vision de la vie qu'il s'était forgée dans l'adversité -il s'exile en Irlande quand François Mitterrand est élu en 1981, et n'en revient qu'à son départ...-.

Alors que la mission comporte des risques très importants, Pierre accepte sans réfléchir longtemps de sauter en Indre-et-Loire, loin des plages normandes, dans la nuit du 6 au 7. Pour cet officier de la DGER (Direction générale des enquêtes et recherches, qui a succédé au BCRA gaulliste, et qui précède le futur SDECE, ancêtre de la DGSE), il s’agit de surveiller les mouvements de troupes allemandes, dans ce département encore occupé. A charge pour son fidèle radio qui est parachuté avec lui de rendre compte, à Londres, de tout ce qu’il voit. Flash-back sur un parcours hors normes.

« A 21 ans, j'ai fui vers l'AFN, via l'Espagne, fin 1942, et je suis arrivé à Casablanca. Je voulais faire la campagne d'Italie. On pouvait, à l'époque choisir le régiment qu'on voulait : j'ai choisi le 4e régiment de tirailleurs marocains (RTM) qui se battait à Cassino. En base arrière à Taza, le colonel m'a dit qu'il voulait que je fasse de l'instruction de base pour les nouveaux et je suis revenu d’Italie au Maroc, en 1943.

Un officier, un radio

« Arrive une note très secrète, très confidentielle, recherchant des hommes pour des missions spéciales. Sans en dire beaucoup plus. J'arrive à Londres, après des tests à Alger effectués par des Britanniques et des Américains. Le BCRA gaulliste était installé au nord de Londres, fin 1943. Deux groupes opérationnels coexistaient : les « Jedburghs » (dont certains issus des premiers SAS), destinés à l'action, et une unité de renseignement de terrain, celle à laquelle j'appartenais. C’est à son profit que j’ai été parachuté de nuit deux fois en France à partir du printemps. »

Et c’est encore le même scénario qui recommence, dans la nuit du 6 au 7 juin 1944. «On était pas les seuls à partir ce soir-là. Nos binômes, constitués d'un officier et d'un radio devaient transmettre des renseignements à Londres. On devait aussi remonter sur Rennes. Ces couillons d'Américains m'ont parachuté sur un zone possible d'action de leurs armées. Avec tous les Allemands qui remontaient du sud de la France , on était plutôt encombrés avec notre matériel radio. J'ai demandé à Londres de changer d'objectif. »

« Je me suis donc occupé de Tours, Angers et Poitiers. Nous avions du boulot avec mon radio car il y avait beaucoup de boches. D'où les nombreux messages que nous envoyions chaque jour, en changeant d'emplacement à chaque fois, pour éviter d'être repérés par la radiogoniométrie (système de détection par triangulation, NDLR) allemande, très efficace. Mais nous avions été bien formés par les Britanniques, les meilleurs pour l'espionnage à l'époque, et nous n'avons pas été ni repérés, ni pris. »

« Curieux, ces britanniques : il n'y avait que des professeurs d'universités à nous former. Notre instructeur de chiffre (cryptage) était titulaire de la chaire de littérature française époque renaissance, à Oxford. C'était un chiffreur extraordinaire. Les instructeurs américains étaient aussi des universitaires. O' Brian, de l'OSS (Office of Secret Services, l’ancêtre de la CIA , NDLR) était professeur de français à l'université du district de Columbia... Tout ceci donnait une ambiance bien particulière, parce que nous ne nous connaissions pas entre nous, Français, sous nos vrais noms. Tout le monde avait un pseudo. Mais il n'y avait pas de rapport hiérarchique. »

« Pour simple exemple, le colonel Pasquier et Rémy, nos chefs, venaient nous voir une fois par semaine, et discutaient avec nous. Comme ils le faisaient par ailleurs avec les chefs de la France libre, les Américains, les Britanniques. On savait déjà avant de rejoindre pourquoi on se battait. Grâce à ces rapports avec nos chefs, on savait aussi pour qui.

Après son débarquement, la vie de Pierre va prendre encore une accélération. « J’ai été envoyé en extrême-orient en décembre 1944, à Calcutta, et parachuté au Laos où j’ai effectué pendant deux mois des missions de renseignement, comme 10 mois plus tôt en France encore occupée. J’ai participé aussi à la libération de Vientiane, et suis resté 15 mois en Indochine, avant de rejoindre la DGER à Paris."

Les études de pharmacie, aidées par la DGER, les trois premières années passent en deux années seulement. Rappelé à plusieurs reprises, il rempile au 2/1 RCP, en 1952 et saute sur Dien Bien Phu, fin mars 1954, de nuit, une première réservée au 2/1 RCP.« J’ai été fait prisonnier à Dien Bien Phu. Je me suis évadé avec deux camarades, mais j’ai été repris, et libéré en septembre 1954. »

Il intègre le 14e BPC en Algérie et entend, en 1959, le discours de De Gaulle sur l'autodétermination à Colomb Béchar. "Je sentais que Français allaient se battre entre eux, j'ai demandé congé sans solde. Le 15 octobre 1959, j’ai fait mon entrée en pharmacie, et le 13 juin 1961, j’ai été diplômé en pharmacie, à... 40 ans.


(1) Avec le futur amiral Klotz. En 2004, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer les deux hommes à quelques semaines d’intervalle, et d'entendre leur récit séparé. Et de pouvoir les mettre en relation, 50 ans après leur évasion. Ils ne s’étaient jamais revus… L’Amiral, pilote et marin émérite est mort, quelques mois plus tard.